La Mie, la bière anti-gaspi qui mise sur le goût pour faire changer nos habitudes : “À l’aveugle, vous ne feriez pas la différence !”
Ce n’est pas parce que la bière est un produit alcoolisé, à consommer avec modération, qu’elle ne peut pas participer à réduire notre impact sur la planète ! Camille Lugol a créé La Mie, une bière brassée avec des invendus de pain qui échappent ainsi à la poubelle. Un engagement tout naturel pour cette entrepreneure pleine d’énergie, bien décidée à faire évoluer nos modes de consommation.
Brasser des bières avec des invendus de pain, comment vous est venue cette idée ?
Après mes études, je voulais allier mes préoccupations personnelles et professionnelles, c’est-à-dire que je ne me voyais pas partir travailler dans une très grosse boîte du CAC 40, mais plutôt que mon activité au quotidien ait un impact. Je suis très vite allée vers la question du gaspillage alimentaire. Et en faisant mes recherches, je me suis rendue compte que le secteur de la boulangerie était le deuxième le plus impacté par le gaspillage alimentaire en France. Nous sommes le pays de la boulangerie, il y a cette tradition de l’étal toujours plein… Donc l'idée c'était de permettre aux boulangers de revaloriser leur pain à travers une nouvelle solution, et on a trouvé celle-ci dans le marché brassicole. En fait on est simplement repartis à l’origine de la bière, le sikaru (“pain liquide”, boisson consommée par les Sumériens il y a des milliers d’années, ndlr).
Concrètement, comment se passe le processus du pain à la bière ?
Une bière artisanale, c’est de l’eau, de la levure, du malt et du houblon. Dans La Mie, on remplace jusqu’à 30 % du malt par du pain. Et au-delà de notre impact environnemental, on a cherché à avoir un impact social, notre partenaire principal est donc un ACI (atelier et chantier d’insertion) qui emploie des personnes en réinsertion professionnelle. Ce sont ces personnes-là qui vont récupérer le pain pour nous, qui vont le sécher, le broyer et le transformer pour qu'on puisse l'utiliser dans nos bières.
Vous n’avez pas votre propre appareil de production, vos bières sont brassées par des partenaires. On voit souvent ça chez les jeunes marques de bières qui débutent, pour des raisons financières. Vous pensez avoir vos propres cuves à l’avenir ?
Non, c’est dans la continuité de notre engagement. Moi je pars du principe qu’il faut utiliser l’existant, et je vois pas l'intérêt de recréer une brasserie alors qu'on en a énormément sur le territoire dont beaucoup qui ne tournent pas à leur potentiel maximum. Et en plus de ça, faire de la bière, ce n'est pas notre métier. Notre métier, c'est de démocratiser des nouveaux modes de consommation, des nouveaux modes de fabrication, et donc proposer des produits qui sont à la fois bons en termes de goût et anti-gaspi.
Il n’y a vraiment aucune différence de goût ?
À l’aveugle, je vous promets que vous ne feriez pas la différence ! (ndlr : on a goûté, on confirme !) C’était notre pari, proposer un produit sans différence gustative, ce qui permet aux consommateurs de plus facilement s’y intéresser. La seule chose qu'on peut remarquer, c'est qu'en remplaçant une partie de l'orge maltée par du pain, même s'il est séché, l'amertume de la bière dans son ensemble est plus modérée. On a d’ailleurs beaucoup de personnes qui nous disent ne pas aimer la bière de base, mais la nôtre si, car elle est plus douce. Même des gens qui n’aiment pas l’IPA aiment celle de La Mie !
Lancer une entreprise brassicole en 2023, alors que le secteur n’est pas au top de sa forme depuis quelques années, et toute seule en plus, ça a dû être un sacré défi. Quel est le plus gros obstacle auquel vous avez fait face ?
Je pense à deux choses notamment. La première, c’est quand on a commencé notre activité, on a eu un stand au Salon de l’agriculture. Le challenge était de taille, on ne va pas se mentir, parce que c’était la première fois qu’on faisait un salon, et c’est quand même un très gros salon ! Et en fait, on a reçu les fûts la veille de l’ouverture ! Bien sûr on avait fait les tests gustatifs, on était sereins à ce niveau-là. Mais ça reste un sacré challenge !
Et le deuxième défi, qui reste d’actualité, c’est quand même d’être une femme dans le secteur brassicole. Être une femme entrepreneure solo n’est déjà pas facile, mais dans ce secteur très masculin, ça l’est encore moins. Et ça rejoint ma plus grande fierté qui est d'avoir réussi à imposer la bière dans des endroits où je n'aurais jamais pu rêver qu'elle soit, par exemple dans tous les trains entre la France et la Suisse. Dans cette continuité, je suis aussi très fière de réussir à aller parler à des gens qui sont assez haut placés, notamment dans le cadre de la levée de fonds que j’ai réussi à faire, solo, il y a un an.
Comment le secteur brassicole a-t-il accueilli votre démarche ? L’idée a tout de suite plu aux revendeurs ?
Ils n’étaient pas forcément très réceptifs, non. Pas pour des raisons économiques, mais plutôt en mode : “de la bière au pain, c’est quoi ça ? Nous, on est des puristes.” On l’a beaucoup entendu, alors on a changé notre fusil d’épaule et on est partis voir des plus grosses cibles, pas forcément spécialisées dans les bières : cafés, restaurants, hôtels… où le discours a été différent, plus du style : “ah oui, j’en ai entendu parler, ça m’intrigue, voyons voir ce que ça donne auprès du consommateur.”
Comment vous voyez l’évolution de La Mie ? Est-ce que vous pensez créer d’autres recettes, par exemple ?
Comme on dit, “petit à petit l’oiseau fait son nid”, donc on a encore pas mal d’endroits à aller chercher, surtout en Île-de-France, et après chez les distributeurs dans d’autres régions.
Aujourd'hui on a une blonde, une blanche et une IPA, en bouteilles de 33 cl et en fûts de 30 litres. J'aimerais bien développer une ambrée, et peut-être une sans alcool par la suite. Mais je considère qu'aujourd'hui, ce n'est pas le cœur de mon marché. Le cœur de mon marché, il est plus sur éduquer le consommateur qu'avoir une ribambelle de produits.
Quel message aimeriez-vous faire passer à celles et ceux qui aiment vos bières et voudraient avoir encore plus d’impact ?
Tournez-vous vers d’autres start-ups qui ont cet engagement, vers l’agriculture raisonnée et locale, les nouveaux circuits de distribution, etc. Même si le coût est parfois plus élevé, ce sont des gens qui agissent et ont besoin de votre aide !
Propos recueillis par Hélène et les Houblons pour Le Petit Ballon.
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